MAIS AVEC TAMBOURS ET TROMPETTES

Film d’horreur le plus attendu par la critique en 2018 avec Hérédité et nouveau mètre étalon du genre au box-office américain, le dernier film de John Krasinski nommé Sans Un Bruit débarque enfin en France un mois après sa sortie aux États-Unis. L’attente était longue tant le concept de l’oeuvre était alléchant et paraissait remettre un peu la construction d’ambiance sur le devant de la scène à une époque qui a vu les trains fantômes inoffensifs de Blumhouse succéder aux tortures porn bêta.

Bref, les heures que nous vivons sont aussi fastes économiquement pour le film d’horreur qu’elles sont pauvres en ambition horrifique, et malheureusement, Sans Un Bruit a beau être un très bon film, ce n’est pas de lui que viendra la révolution. Soyons clairs, si pour vous le film d’horreur c’est, pour prendre des exemples récents, It Follows ou rien, vous allez au devant d’une déception. Si vous attendiez également une proposition de cinéma radicale par le parti pris de son dispositif (une americana avec des créatures ultra-agressives réagissant à des kilomètres de distance aux sons les plus infimes), vous allez aussi au devant d’une (semi-)déception. Par contre, si vous cherchez à vous coller une bonne pression tout en étant régulièrement ému, alors Sans Un Bruit vous satisfera pleinement.

L’acteur-réalisateur découvert dans The Office admettait récemment en interview pour Apnews.com ne s’être jamais intéressé au genre du film d’horreur avant Sans Un Bruit, et c’est en découvrant médusé les excellents Get Out, Mister Babadook, The Witch et Morse qu’il s’est lancé dans la bataille. Et en effet, il ne faut pas plus de deux minutes à Sans Un Bruit et à John Krasinski pour montrer que non seulement ils sont allés chercher l’inspiration chez les meilleurs films d’horreur moderne, mais aussi que leur ambition est de nous offrir bien plus qu’un train fantôme paresseux. La mise en scène est classique mais très soignée, la photographie riche en effets de lumière et de couleurs est superbe et l’ambiance travaillée.

On comprend tout de suite que Sans Un Bruit n’est pas là pour servir la soupe en agitant facilement un concept malin mais bien pour raconter une histoire et triturer les émotions du spectateur et pas seulement agiter ses sens, et cette intention ne sera jamais abandonnée une seule seconde de métrage. La pleine réussite de Sans Un Bruit est d’offrir pléthore de scènes dévastatrices entre le personnage principal et ses enfants, dont la relation filiale déchirée sera le fil conducteur émotionnel et angoissant, du trauma initial au climax.

 

MALENTENDANT MAIS PAS SOURD

Cela étant dit, si toutes ces qualités font que Sans Un Bruit vaut clairement le détour et qu’il convient de saluer bien bas John Krasinski, c’est une fois sorti du film, que l’électricité retombe et que les mains arrêtent de trembler, qu’un arrière-goût de déception se fait sentir.
Tout d’abord, il faut signaler que malgré ses nombreuses réussites, Sans Un Bruit cède parfois à la facilité. Certaines articulations sont un peu grossières, certaines images un peu répétitives (le doigt sur la bouche doit revenir une bonne demie douzaine de fois) et on n’évite pas non plus quelques jump-scares pas chers franchement ringards type chat (enfin, raton laveur) dans le placard. Cela dit, qu’on s’entende, ces petites scories ont beau être un peu gênantes, elles ne gâchent pas le spectacle.

Précisons-le d’ailleurs tout de suite, car c’est probablement le plus important pour un film d’horreur, Sans Un Bruit fait peur, ou plutôt, Sans Un Bruit met la pression, et la seule double séquence de l’accouchement en parallèle à celle des fusées (double sans faute) devrait vous sonner. Simplement, on regrette quelques petits décrochages aux entournures du récit. De même, on regrettera également la conclusion d’un quatrième acte pourtant formidable, mais dont l’ultime image témoigne d’un assez mauvais goût beauf (et de la grosse envie de Michael Bay de produire un deuxième film).

Mais surtout, surtout, on regrettera tout simplement que Sans Un Bruit se soit contenté d’exploiter très adroitement un concept qui aurait pu être incroyablement jouissif s’il avait été poussé un peu plus à fond. C’est dommage parce que John Krasinski avait clairement les outils et le savoir-faire pour livrer une œuvre vraiment sourde, mais le risque n’a pas été pris totalement. À part quelques écarts très réussis, le film emploie finalement un sound-design somme toute assez convenu. De même, il est loin de renier l’emploi de la musique, curieusement finalement assez présente et identifiable (mais au demeurant vraiment réussie).
Là encore, rien de dramatique mais c’est dommage, car le terrain était vraiment favorable pour pousser le concept juste un peu plus loin. Le témoin le plus éclatant de ce potentiel, c’est ce plan très simple au concept rappelant fortement un croisement entre It Follows et The Eye d’une fille sourde à la recherche de son frère, inconsciente à cause de son handicap d’une menace toute proche. On en dira pas plus, c’est un des rares moments du film où le design sonore nous emmène vraiment en terre inconnue et fait montre d’une image mouvante vraiment estomaquante.
En dehors de cela, le silence de Sans Un Bruit n’est pas exactement le sarcophage de béton armé promis, plutôt une bonne chape de plomb remarquablement bien soudée.

Avertissement tout de même : choisissez bien votre séance. Le film est vraiment très silencieux : il doit y avoir 15 répliques à tout casser et les moments de calme plat sont majoritaires. Cela veut dire que vous entendrez le moindre petit bruit dans la salle, et on ne parle pas du sempiternel sachet de bonbons de votre voisin diabétique qui va perdre sa jambe et devenir aveugle à 40 ans, de la mignonne petite capsule de soda qu’on ouvre le plus lentement possible alors que d’un coup sec ça ferait vachement moins chi*r ou du relou qui se bâfre de pop-corn à un rythme effréné et dont vous entendez mieux la rave-party à l’œuvre entre ses deux mâchoires que le dialogue que vous essayez de suivre péniblement, ni même du tragique petit vieux méprisant qui se permet de bailler en raclant sa gorge comme s’il était le roi des hippopotames (ou pire, de ronfler).
Non vraiment, vous entendrez T O U T. Même le vibreur au 14e rang derrière à gauche, même la respiration haletante de la personne juste devant vous, même la rue attenante ou les entrées/sorties des salles voisines, même le gémissement pourtant cadenassé par les dents humides et serrées de la personne au tout premier rang, même la crispation des phalanges blanches de ses mains moites et agitées par les battements de son cœur affolé.
Bref, faites vous une faveur, n’y allez pas à 20h aux Halles.

Lino Cassinat

Aucun vote pour l'instant

Et si vous nous donniez votre avis ?