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En 1960 paraît pour la première fois dans les salles obscures, l’oeuvre la plus dérangeante d’Alfred Hitchcock. Psychose, dans toute sa folie, dresse le fascinant portrait – maintes fois récupéré depuis notamment par le monde des séries – de Norman Bates (Anthony Perkins), propriétaire et gérant d’un motel quelque peu sordide au bord d’une route peu fréquentée et fréquentable. Si à première vue l’homme distingué et serviable qui gère le motel semble être comme les autres, de mystérieuses disparitions vont bientôt venir interroger le quotidien de Bates ainsi que sa probable responsabilité dans les événements tragiques recensés aux abords du motel. De même, la présence absente de la mère de Bates tout au long du film ne va faire qu’accroître la suspicion du spectateur comme des autorités sur le personnage ; ne serait-il pas un autre homme que celui qu’il laisse paraître à tous ?

Être autre que soi, qu’est-ce à dire ?

Demander si l’on ne pourrait pas être autre que la personne que l’on est revient à première vue à poser une question bien paradoxale : comment pourrait-on en effet être autre que soi-même, c’est-à-dire ne pas coïncider totalement avec soi alors même que l’individu dont on fait le plus entièrement l’expérience ne serait autre que soi-même justement ? Or, l’histoire de la philosophie fait grand cas de cette question. Elle est d’ailleurs déjà sans doute amorcée par Platon et l’exhortation qu’il prête à Socrate et qu’il place au centre de son Alcibiade, de se connaître soi-même. Cette exhortation, si elle ne suppose pas directement que l’on puisse être autre que l’homme que l’on est toujours déjà, amorce en tout cas la possibilité de ne pas se connaître soi-même, c’est-à-dire de ne pas saisir qui l’on est. Une question bien vertigineuse qui place ici le moi au centre même de l’attention du sujet connaissant, qui érige le moi au rang d’objet d’étude. D’où un premier dédoublement supposé par la structure de la connaissance même qui se joue toujours entre un sujet connaissant et un objet connu ou à connaître. Le paradoxe qui menait à se demander si l’on pouvait être autre que soi-même perd de son caractère paradoxal dès lors que l’on observe la structure même du rapport qu’entretient le sujet à lui-même dans la perspective de la connaissance de soi. La question de l’être autre que soi-même devient ici légitime, et le personnage de Norman Bates va pouvoir venir l’illustrer.

Si le personnage de Bates se révèle d’abord devant la caméra, et ainsi aux yeux de tous, être un homme au caractère toujours semblable et constant, il n’en reste pas moins que les évènements morbides, de même que l’interrogation constante qui gravite autour de l’identité de la mère du responsable du motel, va mener à s’interroger sur cette personnalité apparemment lisse. Le fin mot de l’histoire va en effet révéler l’identité de la personnalité de Bates et de celle de sa mère, expliquant ainsi le mystère qui planait sur la présence en demi-teinte de cette dernière ; Bates est reconnu comme souffrant de trouble dissociatif de la personnalité, et prend, durant ses crises, l’identité de sa propre mère défunte. Plus encore, c’est sous cette dernière identité que Bates va perpétrer plusieurs crimes, dont l’assassinat resté le plus célèbre du cinéma, celui de Marion Crane (Janet Leigh), personnage malheureux qui insufflera de tendres angoisses à qui fréquente les motels lugubres et ses salles de bains. Au-delà des analyses freudiennes qu’une telle dépossession de soi pourrait engendrer, se pose ici la question de l’identité de Bates lui-même : pourrait-on dire que Bates, durant ses crises, est autre que lui-même ? Devrait-on imputer à Bates la responsabilité des crimes qu’il commet alors même qu’ils apparaissent comme étant perpétrés sous une identité autre que la sienne ?

La question de l’identité personnelle

La question du crime et de sa responsabilité prend ici en effet tout son sens ; s’il est plus ou moins aisé et commun d’engager des poursuites contre un individu ayant été clairement jugé responsable d’un crime, cela devient plus délicat quand cette personne elle-même apparaît double, ou bien comme n’étant pas totalement elle-même ; John Locke dira par ailleurs dans son Essai sur l’entendement humain (1689), que l’individu doit être conçu comme « […] un être pensant et intelligent doué de raison et de réflexion et qui peut se considérer soi-même comme une même chose pensante en différents temps et lieux ». En d’autres termes, n’est un individu au sens de son étymologie latine individuum (ce qui est indivisible), que l’homme qui est capable de faire retour sur son soi comme étant soi-même. Or, rien n’indique que Bates, lors de ses crises, doute une seule seconde d’être divisé dans son individualité. En cela, le gérant du motel, en tant qu’il possède une double personnalité, serait bien doté également, d’une double individualité : la sienne propre, en tant que Norman Bates gérant du motel, et celle de sa mère qu’il s’approprie lors de ses crises.

Pour éclairer l’affaire, l’on peut se pencher un peu plus précisément sur ce qu’entend Locke dans la définition qu’il donne de l’individu : ce qui fait l’individu, c’est plus exactement que toutes les expériences de cet individu se rapportent à une même constante qui va être décelée comme étant du ressort de la conscience. En cela, l’individu n’est autre que celui dont les expériences diverses se rapportent à une conscience unique. De sorte à ce que l’on puisse dire que deux files d’expériences identiques se rapportent en réalité, à une conscience unique – il n’y a donc qu’un seul individu pour une expérience donnée mais une expérience donnée qui est identiquement semblable à une autre ne donne non pas deux individus distincts, mais bien une seule et même personne ; à partir de là, ce que ce qui détermine et définit l’individu, est un pur donné phénoménal, celui de l’expérience.

On peut donc dresser une distinction certaine entre d’une part Norman Bates et d’autre part sa propre mère, d’un point de vue empirique. L’expérience phénoménale à laquelle se livre Norman en tant qu’il est « lui-même », se distingue formellement de l’expérience phénoménale – et en l’occurrence, criminelle – à laquelle se livre Norman en tant qu’il s’identifie à sa mère. De sorte à ce que l’on puisse dire que Norman Bates d’une part est bien lui-même, mais est aussi en certaines circonstances autre que lui-même, autre que soi ; avec les termes de Locke, qu’il est le même homme en tant qu’il a / est une substance de corps toujours identique à elle-même mais pas la même personne, en tant que son régime de conscience s’interrompt au moment de la crise.

La question de la responsabilité

L’expérience de conscience étant entrecoupée chez Bates, l’implication juridique de ses actions l’est aussi. Chez Locke, c’est l’identité personnelle qui permet de fonder le concept de justice ; en tant que tel, il serait bien impossible d’imputer à Bates les actes commis lors de l’une de ses crises, pour la simple raison qu’il était alors entièrement autre que lui-même, qu’il n’était pas la même personne. Implication éthique délicate s’il en est, qui en vient à déresponsabiliser le tenant d’une multitude d’actes barbares sous prétexte que ces actes ne lui appartiennent pas en propre. De sorte à ce que la justice qui se fonde sur le concept d’individu puisse apparaître bien relative et puisse donner lieu à des relaxes apparemment infondées. Le fait de baser le concept de justice sur l’identité personnelle pourrait-elle en cela mener à déresponsabiliser systématiquement les individus sujets à des troubles de la personnalité, à l’instar de Bates ?

En réalité, les propos de Locke ne visent pas à déresponsabiliser fondamentalement le sujet qui donnerait à voir de multiples personnes. Il souligne au §22 de l’Essai sur l’entendement humain, que le fait d’évoquer une absence de continuité dans la liberté ou dans la conscience ne peut valoir comme argument pour l’acquittement de celui qui a commis un crime. De sorte à ce qu’un homme ivre ayant commis un crime sera bien condamné par la justice, même s’il n’était pas la même personne qu’étant sobre ; on ne peut donc se dérober à la justice avec pour seul argument la différence de personnalité à laquelle on a pu être confronté. Locke dira en cela, que la justice peut et doit condamner un sujet, même s’il fait état de multiples personnes. Le problème de la justice ici réside donc entièrement dans le fait que l’on ne puisse pénétrer la conscience humaine ; en réalité, seuls les actes perpétrés en toute conscience devraient pouvoir faire l’objet d’une condamnation. À défaut de pouvoir pénétrer la conscience, la justice humaine, dans toute son imperfection va donc se référer entièrement aux faits. De sorte à ce qu’être autre que soi-même ne puisse être un motif valable pour se dérober aux yeux de cette justice humaine dont le paradoxe est de condamner ce que l’on ne peut pourtant pas absolument identifier.

Maureen Kaas

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