– Arthur Penn ; 1967 –

Invités dans le cadre du cycle « Le Monde est Stone » organisé par le Forum des Images en l’honneur et avec la collaboration du réalisateur Oliver Stone, les rédacteurs cinéma de Scotchés reviennent sur certains des plus grands classiques du cinéma américain. Retour sur Bonnie and Clyde d’Arthur Penn.

Mythifié et mythifiant, le Septième Art a toujours été l’occasion pour les cinéastes de mettre en scène les grandes figures de leur époque, consacrant ainsi leur popularité et remodelant leur légende. Loin de vouloir esquisser une véritable biographie, Arthur Penn signe en 1967 avec Bonnie and Clyde l’une des œuvres les plus marquantes de la cinéphilie populaire étasunienne. Emblématique de cette fascination du cinéma pour les figures ambivalentes, de Al Capone aux plus anonymes des mafiosi, le film de Penn suit la frénétique fuite en avant de deux des plus grands criminels de l’histoire des États-Unis, Bonnie Parker, incarnée par la sublime Faye Dunaway, et Clyde Barrow, interprété par le brillant Warren Beatty.

Loin de proposer un pamphlet manichéen sur la criminalité, Arthur Penn retravaille le mythe du clan Barrow et signe une romance intense au cœur de la Grande Dépression des années 1920. Plus que des criminels, ses personnages se font le symbole du rejet d’un mode de vie capitaliste et traditionnel, qui entre directement en écho avec l’époque même à laquelle sort Bonnie and Clyde. Dix ans après les premiers balbutiements de la beat generation de Jack Kerouac, Allen Ginsberg et autres Neal Cassady, la réalisation d’Arthur Penn semble prolonger la route du mouvement et offrir un nouvel idéal de liberté, détonnant pleinement de ceux des Trente Glorieuses ; le road movie étasunien prend, avec Bonnie and Clyde, un souffle nouveau, qui n’est toutefois pas sans rappeler ce que réalise, deux ans plus tôt, Jean-Luc Godard avec Pierrot le fou. Entre braquages de banques et photographies sur le bas-côté, le célèbre couple traverse le sud des États-Unis au rythme des vers de Bonnie, à la poursuite d’un amour qui a pourtant bien du mal à trouver sa place dans cette vie de bohèmes de grands chemins.

C’est aussi ici l’occasion pour Arthur Penn de reconsidérer les canons de la sexualité à la veille des émeutes de Stonewall ; libertinage, impuissance, émancipation et affirmation féminines, Bonnie and Clyde interroge et défait la morale puritaine, jouant avec le statut ambivalent de ses personnages, à la fois héros et antagonistes. La réalisation de 1967 construit une mythologie des plus confuses, inspirée par un esprit de contre-culture, celle de marginaux insouciants et épris de liberté. Mais Bonnie and Clyde, c’est aussi la violence de la société étasunienne à son paroxysme, montrée au plus près, notamment au cours d’un épilogue bouleversant, qui n’est pas sans résonner avec la guerre du Vietnam, qui sévit alors depuis déjà 12 ans.

Véritable western des sixties, Bonnie and Clyde est de ce fait une œuvre majeure de la fin des années 1960, qui consacre le souffle poétique et contre-hégémonique de la beat generation tout au long d’un road movie intense et touchant. Symbole d’une génération qui ne cesse de se remettre en question, la réalisation d’Arthur Penn fait de ses anti-héros les avatars d’une société ambivalente en quête d’une liberté étourdissante ; peut-être est-ce en ceci que le film est devenu un pan considérable de la mythologie cinématographique étasunienne.

Vincent Bornert

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