Deux ados qui fuient le monde : James et Alyssa.

Le premier ne ressent aucune émotion, à tel point qu’il est persuadé d’être un psychopathe, et cherche à tuer quelqu’un au hasard. La seconde à l’inverse est une ado à problème (et très légèrement nymphomane, au sens médical du terme) doublée d’un inarrêtable ouragan de vulgarité qui veut retrouver son père. Elle déteste (tout) le monde, mais surtout sa mère parfaite et hypocrite et son beau-père sadique et méprisant, qui n’aime  de sa belle-fille que son physique. Alyssa remarque James et réussit à le convaincre de fuir avec elle. Il accepte de la suivre, convaincu que cette fugue lui fournira une occasion de la tuer.

 Le physique étrange et la voix douce d’Alex Lawther font de lui un excellent choix de casting

Si vous avez peur de tomber sur un récit sucré, immature et inoffensif à la réalisation sundance-esque mignonne, un genre de Little Miss Sunshine mais avec des couteaux, vous allez avoir une grosse surprise. Si le premier épisode pose gentiment les bases, le second verse sans prévenir dans le glauque après un bref passage dans des toilettes crasseuses. Et on ne vous parle pas du troisième, où on atteint carrément un sommet de violence de la part des adultes. Rien des turpitudes des grandes personnes ne nous est épargné, comme si la malédiction de grandir ne se limitait plus seulement à devenir médiocre, elle s’accompagne désormais d’une forte tendance à devenir malfaisant. C’est la très grande qualité de la série : embrasser pleinement le regard de deux pré-adultes, et, malgré les nuances, ne jamais donner d’excuses au monde, car quoi qu’il advienne tout est à chier. Même le foyer final, rock’n’roll, marginal et sympathique est une duperie. The End Of The Fucking World fait pleinement sienne la pessimiste conclusion des road-movies : l’échappatoire n’est pas un endroit, c’est un mouvement.

GÉNÉRATION MAUDITE

Forte de ce constat, la série a un traitement de la violence qui est assez exemplaire. Elle n’a jamais froid aux yeux : il faut bien montrer les monstres, prouver que la violence est concrètement là mais n’est jamais complaisante. On assiste ainsi à nombre d’évènements traumatiques et d’agressions mais sans jamais aucun voyeurisme. Le choix d’une image riche en contraste, aux couleurs rabattues, et la réalisation sobre, en plans fixes bien composés, mais sans fioritures, rendent fidèlement compte de la violence subie par les deux protagonistes tout en leur témoignant une profonde sympathie. Contrairement à ce qu’on pouvait redouter au vu du trailer, le récit ne fait aucune concession, ni à la romance mielleuse, ni à la tuerie sanglante. Le monde d’Alyssa et James est âpre et dur, et The End Of The Fucking World cache, derrière son récit à l’apparence mignonnette et gentiment trash, la magistrale démonstration que nos deux marginaux désabusés sont avant tout des victimes d’un monde pourri dans lequel les adultes sont au mieux tristement médiocres et au pire atrocement pervers.

Alyssa, dans ses rares moments de calme

La corollaire de ce premier exploit, c’est que la série est également une double réussite dans les deux genres où elle s’inscrit, à savoir le road-movie et le récit de passage à l’âge adulte. Si elle ne réinvente pas leurs thématiques typiques, elle les exploite de manière classique (au sens noble du terme) et s’inscrit dans le ton doux amer inhérent aux deux genres. Le mélange fonctionne donc très bien : à la traditionnelle mélancolie du désenchantement du monde propre au teenage movie se conjuguent la noirceur et le pessimisme blasé du road-movie. Ne pensez pas trop vite à The Doom Generation, même si il y a une mécanique très similaire. Pour faire court, James et Alyssa n’ont pas vécu le merveilleux de l’enfance comme la plupart, et ils ne sont pas blasés juste parce qu’ils sont ados, contrairement à ce que croient les adultes. Leur monde a toujours été pourri, et pourtant il continue de se déliter et d’empirer sous leurs yeux. En cela, ce sont des ados plutôt issus de l’univers de Gregg Araki que de John Hughes. On ne parle évidemment que des personnages, The End Of The Fucking World est plastiquement et dans le ton évidemment très différent de The Doom Generation, mais le constat atterrant est le même : il n’y avait pas beaucoup de miettes de bonheur à arracher à ces marginaux, mais le monde construit par les adultes est une telle saloperie qu’il y parvient quand même. Nos deux protagonistes ont donc choisi la solution de survie la plus rationnelle : une fuite en avant flamboyante au rythme d’une belle BO entre rêverie cotonneuse britpop et post punk no future et méprisante (on espère que vous aimez les Buzzcocks, Fleetwood Mac et Françoise Hardy).

Le bout de ce putain de monde

 NULLE PART

Il est étonnant de voir un contenu mainstream s’emparer à ce point de ce que le road movie peut faire de plus désespéré. On peut très bien résumer James et Alyssa à la réplique nihiliste de Marlon Brando dans The Wild One, qui, quand on lui demande où il va, répond « we just go ». Et surtout on ne peut pas ne pas évoquer le finale, dont la fin ressemble étrangement dans son image conclusive à celle de Two-Lane Blacktop. Cela passe peut être par le fait que The End Of The Fucking World souffle parfaitement le chaud et le froid et sait convoquer la tendresse et l’humour autant qu’elle sait filmer les pires ordures. Peut-être est-ce aussi la profonde empathie du récit pour ses personnages émouvants, qui rendent cette série si attachante malgré ses défauts. Égrenons les rapidement pour ne pas trop se gâcher le plaisir : jeu un peu inégal de Jessica Barden (à sa décharge c’est le rôle le plus difficile de toute la série), voix off un peu lassantes à la longue (probablement explicables par le format éclair de la série malgré la densité du scénario) et un épisode 5 dans lequel l’arc narratif d’Alyssa piétine. Voilà.

Cependant, il serait bête de gâcher son plaisir pour ces petites scories, tant l’émotion tristement blasée qui se dégage du récit et ses touchants personnages reste intacte. Cette unique saison se suffit à elle-même (on est un peu fébriles pour la saison 2 du coup) et achève un très beau récit blasé et émouvant sur la fin de l’innocence dans un monde tellement horrible qu’y avoir 18 ans et passer officiellement à l’âge adulte revient à être fauché en pleine course vers l’infini par le choc d’une balle de sniper.

Lino Cassinat

4.5/5 (2)

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