Ciné + Classic remet actuellement à l’honneur l’œuvre d’Andreï Tarkovski, et en particulier le film que beaucoup considèrent comme son magnum opus, l’intemporel Stalker  – pour les lèves-tôt, le prochain passage étant samedi 10 février à 7h15. L’occasion pour nous d’attirer l’attention sur ce film-clé du cinéma russe.

Sorti en salles il y a près de quarante ans, Stalker demeure l’une des expériences les plus singulières et les plus essentielles de l’histoire du cinéma moderne, à l’instar de toute l’œuvre d’Andreï Tarkovski, exigeante et souvent considérée comme difficile d’accès. L’argument de Stalker est pourtant d’une simplicité confondante : dans un pays indéterminé, un écrivain et un physicien, affublés d’un guide relativement simple d’esprit (le « stalker »),  se rendent dans une Zone secrète et interdite (la « Zone »), au fond de laquelle se trouverait la « Chambre des désirs », où les âmes en peine pourraient voir leurs vœux les plus chers se réaliser …

Bien entendu, comme tous les cinéastes modernes, ce qui intéresse Tarkovski n’est pas de raconter une aventure reliant une situation A et une situation B, mais de filmer l’errance, tant physique que mentale. Car, de son propre aveu, l’existence ou non de la Chambre des désirs ne revêt qu’une importance marginale, pour ne pas dire nulle (tandis qu’elle est avérée dans le roman d’origine). Dès lors, l’objet du film n’est plus une question fermée à laquelle nous finirions par obtenir une réponse (« les personnages vont-ils trouver la Chambre ? Vont-ils pouvoir réaliser leurs vœux ? »), mais une multitude de questions ouvertes, dont celle qui habite quasiment chaque film du réalisateur russe : la question de la foi, et de son corrélat immédiat, le doute.

La notion de foi chez Tarkovski n’est évidemment pas dogmatique ou monolithique : la foi peut être celle qu’on exerce en son art (Andreï Roublev, 1966), celle qu’on a en une cause qui nous est chère, ou encore celle que l’on place en une personne qui portera tous nos espoirs (Le Sacrifice, 1985). Et de toute la filmographie du cinéaste, Stalker est probablement le film où la question est abordée le plus directement, prise en elle-même, sans qu’elle soit rapportée à un objet précis. En effet, la Chambre des désirs ne pourrait être qu’une sorte de divinité artificielle inventée par le stalker, et la Zone – au fond, un vaste terrain vague – un temple de fortune, soi-disant doté de propriétés surnaturelles (par exemple, le chemin le plus direct n’y serait pas le plus court …). Ce qui compterait, ce serait de redonner la foi aux Hommes, de leur offrir une source d’espoir. Face à la figure quasi-christique du stalker (mais un Christ de fortune, là aussi), l’écrivain et le physicien incarnent deux formes d’impasse spirituelle : le premier, désabusé, ne croit plus en rien et se rit de tout et le second, zélateur de la raison, refuse d’admettre l’existence d’une entité pouvant dépasser son entendement.

Potemkine

Mais Tarkovski est un cinéaste sensitif autant qu’intellectuel – chez lui, le poète est même indissociable du métaphysicien –, et c’est bien là que réside son génie : parvenir à donner corps à des problématiques qui, à première vue, peuvent sembler éminemment abstraites. Le véritable « stalker » du film, c’est le réalisateur lui-même, tant sa mise en scène parvient à nous persuader du caractère surnaturel de la Zone. Dans une démarche similaire à celle d’un Pasolini (bien que leurs films aient d’incontestables différences formelles), il parvient à révéler le sacré à partir du profane – dans la Zone, les poteaux électriques évoquent des croix, des icônes se trouvent au fond de flaques d’eau croupie, sous des armes rouillées et des seringues usées … Le rapport au temps, préoccupation cruciale du cinéaste (« le cinéma, c’est l’art de sculpter le temps ») participe aussi de cette « irrationalisation » de la Zone. Sous le montage tarkovskien, qui privilégie continuité et durée des plans, il devient non plus une grandeur quantitative et mesurable mais une qualité quasi-palpable. La Zone devient une forme d’intermédiaire entre espace physique et espace mental, entre chair et esprit. Les affections de l’âme semblent y être aussi tangibles que la boue, la pierre, les végétaux, qui constituent l’essentiel de sa réalité organique. Que l’on ne s’y trompe pas : bien que pourvu d’un haut contenu cérébral, Stalker est également une expérience sensorielle formidable, dont le visionnage pourrait presque s’assimiler à l’écoute d’un grand disque d’ambient (on évoquera à cet égard le travail sur le son, peut-être le plus remarquable de toute l’œuvre du réalisateur).

Par la suite exilé pour des raisons politiques, c’est le dernier film que Tarkovski tourne sur sa terre natale. Déraciné, il se trouvera en Europe occidentale dans le même état d’errance et de désespoir que les personnages de son œuvre – état qui engendrera d’ailleurs son film le plus sombre, l’immense Nostalighia (1983). En attendant, Stalker reste probablement l’opus qui donne le meilleur aperçu des préoccupations tant esthétiques que thématiques du cinéaste, et qui demeure donc la meilleure porte d’entrée sur son œuvre capitale.

Mehdi Talbi

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