La série d’exploration maudite The Terror nous avait mis de bonne humeur avec ses deux premiers épisodes avant de lâcher les chiens et de nous éblouir avec ses épisodes 3 à 5. On trépignait donc d’impatience de voir la suite, tout en craignant que la série ne s’essouffle un peu. L’oeuvre de Ridley Scott a-t-elle réussi à nous surprendre à nouveau ?

Réponse : oui, mais pas de la même manière, ce qui se révèle être un atout à double-tranchant.

 

Photo, The Terror

AMC 

LA SURVIE DANS LA TERREUR

Avant de nous expliquer, on tient à rassurer ceux qui sont encore sceptiques (s’il en reste) et ceux qui ont été pleinement convaincus : The Terror  s’élève toujours avec grâce et finesse très au-dessus du tout-venant, surtout dans le genre ultra-balisé et cliché du survival, et ce, même si elle garde ses accents Apocalypse Now-esque ou Aguirre-ien (même si en l’occurrence on est plus proches du décor de Moby Dick). En effet, elle propose une deuxième moitié toujours aussi voire plus plombée encore, portée par une écriture au cordeau, ayant à cœur de rester cohérente et de soutenir son rythme, et par une réalisation sobre et élégante, que le changement de décor des derniers épisodes va d’ailleurs fluidement dynamiser.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que pas un seul instant on ne sera ennuyé en regardant The Terror et que jamais on aura hurlé devant une aberration de mise en scène, un personnage abruti ou une décision de mauvais goût. On le dit une dernière fois : ces dix épisodes valent amplement quelques heures de votre temps, et AMC prouve vraiment qu’elle sait emballer une série aux ambitions cinématographiques.

Cependant, si on est globalement très satisfait de l’expérience, il nous semble que la toute fin de The Terror passe un petit peu à côté de son sujet et se retrouve victime d’une légère forme de manque de temps. Ce qui va être dit est évidemment ouvert à la discussion, en revanche il est impossible d’aller plus loin dans l’argumentation sans spoiler. Attention désormais donc, on se lâche.

ATTENTION LES SPOILERS ARRIVENT !

 

photoM. Blanky dit : prêt ? feu ? partez !

AU SOMMET DE LA FOLIE

Pour la faire ultra courte, on avait laissé nos fiers marins dans une assez mauvaise posture à la fin de l’épisode 5 ; le froid mordait plus fort que jamais, la glace n’avait vraiment pas l’air de se décider à fondre, et pour couronner le tout, Crozier devait faire face à ses démons et la bête Tuunbaq était plus déchaînée que jamais (merci pour cette scène sur le mât d’ailleurs, c’était tétanisant). Bref, l’expédition prend l’eau (enfin non justement mais vous avez compris) de tous les côtés, et la décision choisie est d’abandonner les navires Terror et Erebus pour marcher jusqu’à rejoindre le fort anglais le plus proche.

Une dernière grande fête est organisée mais celle-ci tourne court à cause d’un incident de type Thích Quảng Đức. La longue marche pour la survie s’engage tandis que Hickey fomente une mutinerie et que Goodsir découvre que depuis le départ de l’expédition il y a des années, tout l’équipage s’empoisonne lentement au plomb à cause de provisions en conserve.

Pour ne rien arranger à tout ça, Tuunbaq revient malgré le coup de canon reçu à la fin de l’épisode 5, mais grâce au stratagème et au sacrifice de M. Blanky (de toute façon condamné par la gangrène), la bête est finalement vaincue dans un final au sommet de la folie (et du gore), nimbé d’une lumière paranormale. Le capitaine Crozier, libéré des hommes de Hickey au prix de sa main, revient vers le groupe qui lui a été loyal, mais il découvre avec horreur que tout le monde est mort, dévasté par le froid, la maladie et la faim, malgré le recours au cannibalisme. Il est le seul et unique survivant de l’expédition Franklin, mais choisit de rester auprès du peuple de ces terres désolées et sans pitié qui auront eu raison de plus de 120 hommes endurcis.

 

photoL’un des moins gradés, le vicieux Hickey aura pourtant décidé du sort de plus d’un homme

HUMAIN, TROP HUMAIN ?

Le plus gros problème de toute cette deuxième moitié, c’est que si le changement radical de décor relance la dynamique du récit de fort belle manière (quoiqu’un peu soudainement), la menace change elle aussi de nature. En effet, Tuunbaq a beau être toujours présent (l’épisode 8 s’en souvient bien), il est légèrement mis au second plan par la menace de Hickey et de sa mutinerie. C’est un peu dommage, car ce faisant, la menace devient évidemment beaucoup plus humaine et prévisible… et surtout moins effrayante et mystérieuse.

Certes Adam Nagaitis campe très bien son personnage sardonique et rieur, mais Hickey n’est pas assez brutal, assez vicieux ou assez fou pour vraiment remplacer efficacement une bête capable de déchirer un être humain en deux ou d’encaisser un boulet de canon (malgré son rapport étrange au cannibalisme et son chantage infect avec le Dr Goodsir). De fait, cette deuxième partie est beaucoup plus riche en manigances et en tromperies, mais les ténèbres et le mystère qui entourent Tuunbaq viennent vite à manquer, même si les épisodes 8 et 10 apportent leurs lots de jeux d’ombres et de mâchoires tranchantes.

 

Photo Tobias Menzies, The TerrorFitzjames, finalement un des tous meilleurs personnages de la série, même si ils sont tous biens

 

L’épisode 10 justement pose également un petit souci de notre côté. Ça nous fend le cœur de l’écrire, mais à force de privilégier la purulence (bravo aux maquilleurs, on a senti toutes les odeurs), la lourdeur et la fatigue du voyage à pied et de se perdre un petit peu dans des paraboles métaphysiques (dont le sens est pourtant simple) pendant quatre épisodes, fatalement la conclusion en souffre. Certains liens logiques ou certaines situations ont un peu de mal à s’opérer par manque de justifications claires, et le tout dernier affrontement a beau être malin et proposer quantités de plans et de micro-évènements extrêmement bien pensés, il est trop court et laisse entrevoir les limites du budget de la série.

On ne comprend pas pourquoi en cet instant ultime, le montage panique, certaines incrustations deviennent vraiment baveuses et les animations/effets spéciaux semblent bâclés ou tout simplement renvoyés pauvrement en hors-champ. On n’a vraiment pas envie de parler de ratage, mais on est obligés de l’admettre : quelque chose n’a pas marché et c’est d’autant plus dommage que l’épilogue lui est très beau.

 

photoPauvre Jopson

 

Cette deuxième moitié de The Terror nous aura cela dit également apporté son lot de très beaux moments (le procès de Hickey, la découverte du passage par Blanky, les aveux de Fitzjames et son ultime dialogue, le dernier stratagème de Goodsir, la folie douce de Collins, la mort de Little…) et en s’intéressant de plus près encore aux individualités qui composent l’équipage jusqu’à des sphères intimes, la série aura même réussi à nous toucher.

Impossible de ne pas se sentir en empathie avec tant d’âmes en peine, résignées à leurs sorts injustes. On pourrait tous les citer, mais on pensera surtout au choc Jopson et au tragique Fitzjames, qui aura eu une très belle trajectoire depuis le premier épisode où il apparaissait en insupportable vantard vaniteux.

Le voyage aura été éprouvant et le prix lourd à payer, et pourtant, pas un instant nous ne regretterons d’avoir passé du temps sur les ponts des cercueils flottants, véritables radeaux de la Méduse que furent l’HMS Erebus et Terror, qui méritent leur statut de légendes marines.

Lino Cassinat

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