Dans un futur dystopique avec des néons partout, l’humanité est devenue immortelle. Il est en effet possible de transférer son esprit dans une carte mémoire, et de passer de corps en corps. Dans ce contexte, Takeshi Kovacs, un ancien dissident revêche, est réveillé après 250 ans passés inconscient, prisonnier et sans corps. On lui donne une nouvelle enveloppe, et on l’amène devant Laurens Bancroft, l’un des hommes les plus riches de l’univers, vieux de 350 ans. Sa précédente enveloppe a été victime d’un meurtre, mais la police a conclu à un suicide. Il demande alors à l’ancien soldat d’élite d’enquêter, en échange d’une amnistie et de beaucoup d’argent. S’il refuse, il sera alors simplement renvoyé en prison.

Les prémices de ce pilote avaient tout pour plaire aux fans de SF cyberpunk : un synopsis neo-noir dans un monde sombre et dystopique perclus de concepts de hard SF, et un trailer qui faisait baver d’envie notamment avec des scènes d’action intenses et une direction artistique qui s’annonçait détaillée, sombre mais riche en lumière urbaine colorée. Hélas, il va bien falloir admettre que si le programme est alléchant, force est de reconnaître que son exécution est très défaillante, en tout cas dans ce simple premier épisode d’Altered Carbon.

Malgré toute la séquence chez Bancroft riches en incrustes baveuses et en faux meubles design et rideaux Ikea, on peut au moins reconnaître à Altered Carbon d’avoir globalement tenu ses promesses pour ce qui est de l’esthétique générale : décors, costumes, accessoires, tout l’univers fonctionne très bien, et l’écrin n’est pas loin d’être vraiment somptueux. Le problème, c’est qu’il est assez difficile d’en juger à cause des nombreux problèmes de réalisation, notamment un montage riche en incohérences (surtout spatiales) et surtout un sens du cadre proche de l’inexistant (pour exemple, la scène du commissariat). La dramatisation par l’image ne fonctionne quasiment jamais, et les bons concepts de la série sont sans cesse sabotés par un mauvais choix de réalisation.

C’est particulièrement rageant pendant la dernière scène d’action de l’épisode, qui se révèle complètement fade et échoue misérablement à installer une quelconque tension. En effet, difficile de croire un instant que Joel Kinnaman soit en danger une seule seconde pendant cette scène, lui qui passe son temps à faire le chameau dopé à la taurine et à jouer le gros lourd qu’il faut pô faire chier, en ne convainquant d’ailleurs qu’à moitié. Ne lui jetons pas la pierre cependant, difficile de bien tenir un rôle aux répliques aussi médiocres et face à une Martha Higareda particulièrement mauvaise. Cependant, on touche du doigt ici le principal problème du pilote d’Altered Carbon : l’écriture.

Netflix

Rappelons encore une fois qu’Altered Carbon est une série Netflix qu’on a envie d’aimer, tant elle dispose d’un potentiel énorme et qu’on apprécie la hard SF et les néons. Mais s’il y a bien une raison de s’inquiéter, c’est bien à cause de son story-telling. Difficile de rentrer dans le détail sans spoiler, mais derrière le cache-misère des effets de style chichiteux et des punchlines de badass lourdingues, toutes les situations semblent forcées, aucune transition ne fonctionne et l’univers s’installe très difficilement. On le redit, celui-ci fonctionne bien en soi, mais si on le comprend, c’est parce que les 30 premières minutes ne sont qu’un gigantesque tunnel didacticiel, constituées de flash-backs jolis mais intrusifs. Mais surtout d’interminables explications pitoyablement masquées derrière le prétexte classique du personnage qui sort du coma mais mises en place uniquement pour que le spectateur comprenne le monde dans lequel il est plongé.

On comprend tout à fait que cela soit nécessaire pour bien intégrer l’univers, mais cela est si indélicat qu’on a plus la sensation de lire un mode d’emploi ou de parler à un tutoriel (l’hôtesse dans la prison) aux transitions sans queue ni tête (la manifestation) et personnages terriblement creux. Il faut attendre de sortir de la (très laide) maison de Bancroft pour enfin respirer au détour d’une errance urbaine plutôt bienvenue, mais là encore minée par des choix musicaux hors-sujet (non sérieusement, avec toute la mode synthwave qui explose en ce moment, y’avait vraiment rien d’autre qu’un morceau rock générique pourri et Steve Aoki ??) et un personnage à la badasserie grasse.

Netflix

Le pilote donne pourtant vraiment tout pour rendre son personnage amical et cool. Un échec puisque Takeshi Kovacs ne donne pas du tout envie : aussi bourrin, épais, programmatique et fun qu’une déclaration d’impôts. Heureusement lors des ultimes secondes de l’épisode, notre protagoniste commence à avoir un semblant de profondeur et de vulnérabilité touchante. Et encore, même cela est torpillé honteusement par le cliché du soldat « qu’a un boulot à finir t’sais »…
Hormis l’IA de l’hôtel plutôt sympathique, les personnages secondaires sont encore moins gâtés et on a très peur notamment de celle qui s’annonce comme la sidekick « rigolote », pure fonction narrative et caricature de flic latino vénère, cabron !! On vous passe les détails également sur l’imagerie un tout petit peu sexiste, de toutes façons il faut croire que c’est désormais inséparable de la SF néon, même si on est très loin de l’infâme et abyssale décharge publique qu’était Blade Runner 2049 de ce point de vue.

Très bon projet sur le papier, perclus de bonnes idées, Altered Carbon part pourtant du mauvais pied. La série a beau avoir un univers très excitant et les moyens de ses ambitions, le pilote n’est qu’une douche froide d’une heure : incapable de trouver un équilibre entre introduction des personnages et introduction de l’univers, il est tellement mal joué, mal mis en images et surtout mal raconté, que le meilleur épisode d’Altered Carbon à ce jour reste encore New Model de Perturbator. Et c’est un album.

Lino Cassinat

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